Daniel Audrerie, peintre de l’abstraction heureuse

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Le chemin qu’emprunte un artiste pour construire une œuvre est long et sinueux. La ligne droite est rarement son tracé. Ce dernier sinue de sous bois ombragés en clairières inondées de soleil, de franchissements rocheux escarpés en calmes allées sablées. L’ensemble fait une œuvre qui additionne le travail, les rencontres d’artiste amis ou admirés, les bifurcations pour contourner l’obstacle. Comme l’artiste s’engage tout entier dans sa peinture, celle ci a valeur de biographie.

Le parcours de Daniel Audrerie, résolument tourné vers l’abstraction, témoigne de sa traversée des différents moments d’un courant qui a irrigué le XXe siècle. De l’abstraction géométrique il ne retiendra pas les rigidités et le systématisme de certains tableaux de Mondrian, ou de Malevitch, mais plutôt un chemin initié notamment par le Kandinsky des débuts qui conduira sa peinture vers une abstraction plus poétique. Architecte et urbaniste, Audrerie n’aura pas échappé à une formation où le purisme de Le Corbusier était incontournable. Si l’on est sensible aux rapports de forme, à la composition, à l’équilibre des volumes dans l’espace du format, aux rapports d’échelle, Le Corbusier apparaît comme un maître et la distance prise de nos jours avec ses visions urbanistiques et ses villes idéales laisse intact l’enthousiasme pour son œuvre peinte et ses sculptures. Comme beaucoup d’architectes formés sur les traces de Corbu, Audrerie confesse « je ne l’aimais pas trop » mais, découvrant sa peinture, il y reconnaît « une révélation, c’est comme si je découvrais un nouveau maître ». On se souvient de l’hommage qu’il lui a rendu en 2011 en exposant dans l’espace corbuséen d’une maison de la Cité Frugès à Pessac[1] une série de toiles qui semblaient décliner en deux dimensions « le jeux savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière », belle définition que Corbu donnait de l’architecture.

C’est à un de ses maîtres, l’architecte Edouard Albert qu’il doit des rencontres avec Manessier, Calder, Soto, César, Lagrange… Les premières toiles d’Audrerie privilégient la ligne droite, les surfaces géométriques, des cubes apparaissent parfois, esquissés et inachevés, des triangles. Des lignes d’horizon portent ce qu’il nommera des réminiscences de villes, les contours géométriques rattachant ces formes au registre de l’architecture. Devant de grands aplats divisant la toile en autant de parcelles, Audrerie voit un paysage, une vision bocagère de l’étendue et y reconnaît une mémoire de son Limousin natal. Référence à l’urbain  ou au territoire aménagé, l’œuvre semble aussi négocier une position entre l’abstrait et le figuratif. En même temps qu’il reconnaît volontiers l’aspect biographique de sa peinture, il emploie les mots de passion, plaisir, joie, harmonie, pour dire à la fois l’univers pictural qu’il créé et l’équilibre personnel que la peinture lui a permis d’atteindre.

L’interpénétration entre le figuratif et le non-figuratif qui caractérise sa recherche, traversait aussi les œuvres d’artistes qui jetteront les bases de l’abstraction, comme Kandinsky, Mondrian et surtout Nicolas de Staël. Comment en effet ne pas penser à Nicolas de Staël devant le tableau de la place de la Bourse de Bordeaux où émerge l’harmonie de la palette du peintre ? A propos de ce morceau d’architecture devenu sujet, nous ne sommes pas devant « l’imitation » mais devant la poésie d’un espace qui n’est certes pas l’espace vrai de ce lieu de Bordeaux, mais la poésie d’un moment de lumière saisi par la couleur. Peut-être ce tableau illustre-t-il mieux que tout autre l’impossible rupture de l’abstraction avec le réel des paysages primordiaux de l’homme. De Staël exprimait cela : « Je n’oppose pas la peinture abstraite à la peinture figurative. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative ».

 

Les œuvres de la dernière période apparaissent comme un aboutissement, à la fois du point de vue de l’explosion et de la maîtrise des couleurs qui caractérise l’ensemble de l’oeuvre, mais aussi par la nouvelle technique pointilliste. Des couches de points se superposent en quatre ou cinq épaisseurs successives, donnant une matière de très grande densité. Emergent de cette profondeur, des horizons, des silhouettes de villes, des paysages de montagne. Ils sont comme le « bruit de fond » subsistant des périodes antérieures et de la vision de « l’espace organisé » qui est celle de l’architecte. Qu’il s’agisse d’un espace architectural, d’une organisation de la ville ou d’un tracé de paysage, le regard de l’architecte demande une mise en ordre par les moyens d’une géométrie.

Dans ces tableaux obtenus par superposition des couches de points, on pourra voir le surgissement effervescent de matières volcaniques, les pluies de laves pulvérisées par le jaillissement venu de la Terre, l’océan primitif, ou le chaos primordial en mouvement. Mais si l’on s’éloigne progressivement de la même toile, alors ces tempêtes vont s’apaiser, les eaux en ébullition vont s’assagir et les silhouettes d’un paysage ou d’un horizon de ville apparaîtront peu à peu. La peinture abstraite est un univers pictural « ouvert ». Par différence avec l’art figuratif, elle ne traite pas d’un sujet qui serait circonscrit par un récit (Le café de nuit de Van Gogh), ou par un motif (La naissance de Gauguin). En elle, forme et couleurs se suffisent et deviennent « le sujet » qui naît de leur organisation dans le tableau. Dans l’abstraction, au terme de l’oubli de tout emprunt à la nature et au réel, c’est la peinture elle-même qui devient son propre sujet.

 

De l’impossible détachement total du réel dans la démarche de l’abstraction, Daniel Audrerie donne un magnifique témoignage. C’est l’œuvre poétique patiente d’une vie de peintre qu’une formation d’architecte a doté d’un outil maîtrisé de saisie et de compréhension du Monde. Un monde « tiré » vers l’ordre du poétique à force de travail.

La poésie : ce qui du Monde ne peut se dire.

Il faut alors le peindre.

 

A ce point du parcours, l’envie m’est venue de mettre en regard du travail de Daniel Audrerie ces lignes d’Elie Faure. Evoquant les origines des formes architecturales issues de la nature. (colonnes, chapiteaux…)  l’historien écrivait :

Je n’ignore certes pas que les architectes des époques épanouies avaient bien oublié ces choses. Mais je suis sûr que ceux d’entre eux qui se servaient le mieux des formules abstraites transmises par l’enseignement traditionnel, étaient aussi ceux qui retrouvaient avec le plus de constance, quand ils traversaient une forêt ou un défilé entre deux parois granitiques, quand ils contemplaient, du centre du désert ou du haut d’une montagne, la coupole du ciel, les édifices des nuages, la succession des pics, des mamelons, des pyramides, l’origine des sensations d’où étaient sorties les formules où leurs méditations sur l’analogie universelle les ramenaient. »[2]

 

Jean-Paul Loubes, (04/03/2017)

[1] – Exposition de Daniel Audrerie, Maison municipale Frugès, Août 2011.

[2] (Elie Faure. L’Esprit des formes, « Le Clavier », § 6 : L’analogie universelle, Paris, Édition du Cercle du livre précieux, 1957, p. 194-195).